Juifs étudiant le Talmud dans une Yeshiva (Ner Yisroel, Baltimore), Wikimedia.

Le Talmud : la clé pour comprendre le judaïsme

Les 17 et 18 mai derniers, les Juifs ont célébré la fête de Chavouot (ou Pentecôte) qui marque le don de la Torah au peuple d’Israël. Cependant, Moïse n’a pas seulement transmis une Torah, mais deux ! En effet, les Juifs ont reçu simultanément une Torah écrite et une Torah orale (le Talmud). Mais qu’est-ce que cette « Torah de la bouche » ?

Le don de la Torah a eu lieu, selon la tradition juive, en l’an 2448 du calendrier hébraïque, au 15e siècle avant l’ère chrétienne, soit il y a plus de 34 siècles. 

Ce don s’est incarné symboliquement par les Dix Commandements lors de la révélation de Dieu au mont Sinaï. Cet évènement, scellant l’alliance entre Dieu et le peuple d’Israël, c’est-à-dire les douze tribus issues de Jacob, laisse apparaitre la Torah comme un acte de mariage. 

Ce moment collectif a été suivi par différentes montées de Moïse à l’« école du ciel » qui, en maitre et prophète, a transmis la parole divine reçue de façon intermittente durant quarante ans dans le désert jusqu’à la veille de sa mort. 

Il a mis alors par écrit la Torah (ou Pentateuque), a remis un parchemin à chacune des tribus et a déposé un dernier exemplaire dans le Tabernacle. En fait, la Torah écrite, le Pentateuque, n’est que la partie visible d’une autre Torah, orale celle-ci, et qui l’est restée durant longtemps.

En témoigne notamment ce verset : « Voici […] les Torah[s] que Dieu a données entre lui et les enfants d’Israël, au mont Sinaï par l’intermédiaire de Moïse » (Lv 26, 46). 

Quand la parole éclaire le texte

Cette Torah orale est constituée d’un contenu, c’est-à-dire des explications et éclairages sur le texte, et comporte également des principes et règles d’herméneutique pour continuer à comprendre et interpréter la Torah écrite. Elle comble ainsi des silences ou lacunes d’ordre narratif ou juridique, et elle invite à ne pas prendre le texte dans sa littéralité, à l’interroger, voire à le déconstruire.

Donnons quelques exemples. 

Dieu ordonne au peuple d’abattre les animaux de façon rituelle avant de les consommer, « comme Je vous l’ai prescrit » (Dt 12, 21). Mais où ? Malgré quelques indices, le texte reste flou à ce sujet. 

Il y a l’injonction de porter les paroles de l’Éternel « comme un signe sur ta main et (…) un fronteau entre tes yeux » (Dt 6, 8). Mais comment en est-on arrivé aux phylactères tels que nous les connaissons encore aujourd’hui ? 

Et que dire du Shabbat que les Juifs doivent respecter en n’accomplissant ce jour-là aucun travail, en hébreu melakhah 

Certes, la Torah écrite interdit explicitement certaines tâches ce jour-là, comme labourer et récolter, ou allumer un feu. Mais que recouvre exactement ce terme de melakhah qui n’est que l’un des mots pour signifier un travail ? Il ne parait nulle part dans le texte écrit. C’est la Torah orale qui répond à toutes ces questions en offrant un enseignement à ce sujet ou en livrant les règles d’interprétation dont les Sages d’Israël peuvent user. 

Fort de ce pouvoir du fait qu’« elle [la Torah] n’est plus au ciel » (Dt 30,12) ou d’autres versets soulignant la légitimité d’interprétation des initiés, les Sages d’Israël vont parfois déconstruire le texte de façon radicale. 

Ainsi, la loi du talion du verset « œil pour œil » (Ex 21,24) n’en est pas une dans le judaïsme. En effet, dès l’antiquité, les docteurs de la loi juive vont l’interpréter en demandant à la personne qui aurait blessé une autre de payer des dédommagements financiers pour l’handicap physique occasionné, la perte du revenu durant la période de guérison, le prix de la douleur, le cout des soins médicaux, etc.

De génération en génération

Dès qu’il la recevait, Moïse transmettait cette Torah orale à son frère Aaron, aux fils d’Aaron, de la tribu des Lévis, aux Anciens de la communauté et aux délégués des peuples. Et eux tous la répétaient à leur tour. La Torah orale a été ainsi transmise de génération en génération avec l’interdiction de la mettre par écrit, car il s’agissait d’une initiation de maitre à élève et aussi afin que cette « Torah de la bouche » œuvre à un rapport vivant et renouvelé à la parole divine visible ou enfouie dans le texte. 

Mais des temps incertains sont venus où les Romains occupant la Judée ont interdit l’enseignement de la Torah. Aussi, Judah le Prince a pris l’initiative, au 2e siècle de notre ère, de transcrire une large partie de cette Torah orale : c’est la Michna. D’autres sages ont ensuite appelé son développement la Guemara.

Les deux forment le Talmud, un tout clos au 6e siècle de notre ère pour le Talmud dit de Babylone. La Torah orale se retrouve donc en large partie dans le Talmud ainsi que dans d’autres corpus sensiblement de la même période comme le Midrash.

Des études d’une vie

On l’aura compris, héritiers de cette tradition, les Juifs ne lisent pas la Bible, ils l’interprètent. Et ce processus est continu, car le Talmud, ses 63 traités et près de 6000 pages sont au cœur de l’étude juive. À raison d’une page par jour recto verso, il faut sept ans et cinq mois pour le lire en entier.

Écrit dans un style parfois sténographique, il expose des interprétations variées.

L’usage des règles herméneutiques suscite la diversité avant que la loi ne soit tranchée à la majorité ; il faut décanter les arguments, leurs tenants et aboutissants, et les discuter à nouveau. C’est au travers de cette dynamique (qui se fait souvent à deux et sous l’égide d’un maitre) que le processus oral se poursuit et que les êtres se construisent au cœur d’une tradition.

À un jeune qui se glorifiait auprès de son rabbin d’avoir déjà parcouru le Talmud en entier plus d’une fois, le rabbin, après avoir dodeliné de la tête, lui répondit : « c’est bien mon fils, mais est-ce que le Talmud, lui, t’a traversé ? »

On devine que, si tel avait été le cas, le jeune homme ne s’en serait point vanté.

On a longtemps réservé l’étude du Talmud aux hommes, à part quelques exceptions notables au cours des siècles. Mais, depuis plus de 50 ans maintenant, dans certains milieux, y compris dans le courant juif orthodoxe, les femmes étudient et enseignent déjà le Talmud (qui est, rappelons-le, à l’origine de toute discussion portant sur la loi juive). Elles ont ainsi, comme tout un chacun, voix au chapitre pour une loi qui les concerne et une vision du monde qui les guide.

On se réjouit d’être contemporaine de cette évolution.


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Sonia Sarah Lipsyc

Sociologue, conférencière, auteure et dramaturge, Sonia Sarah Lipsyc est également chercheuse associée à l'Institut d'études juives de l'Université Concordia. Le Verbe lui a demandé de puiser dans les trésors de son héritage juif pour éclairer notre monde contemporain.

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