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L’arbre aux sabots : plus vrai que nature

arbre aux sabots
Photo: image tirée du film L'arbre aux sabots (Wikimedia Commons).

Le Festival de Cannes a été touché par la grâce.
Je ne connais guère, en effet, d’œuvre aussi belle, aussi noble, aussi poignante.

– Michel Marmin, Le Figaro

Prendriez-vous trois heures de votre précieux temps pour visionner un film portant sur le quotidien de paysans lombards au 19e siècle? Non? Je vous comprends. Moi non plus, à première vue.

Seriez-vous plus curieux si l’on ajoutait que ce même film s’est vu décerner la Palme d’Or du Festival de Cannes en 1978, et ce, par un jury unanime et complètement soufflé? Probablement.

Et si vous appreniez que les critiques de cinéma l’encensaient au point d’écrire qu’il est «à classer parmi les plus grands films du monde», ce serait surement le coup de grâce de votre scepticisme et il vous faudrait courir au club vidéo.

Eh bien, courez, parce que L’arbre aux sabots d’Ermanno Olmi est une découverte que vous ne regretterez pas d’avoir faite.

Entre la vache et le cochon: bien sis, le bon vieux temps

Le réalisateur italien a cogité L’arbre aux sabots pendant plus de vingt ans. Sa matière première a été ses propres souvenirs d’enfance – ayant lui-même grandi dans une ferme où l’on bossait dur et gagnait peu – ainsi que des récits racontés par sa grand-mère Elisabetta. Décidé, Ermanno Olmi a consacré des mois à passer en entrevue des fermiers de Lombardie, se basant ensuite sur les propos récoltés pour rédiger son scénario et les dialogues.

Le résultat de tant de recherches et de réflexions est un film-fleuve transposant à l’écran la vie ordinaire de quatre familles de métayers demeurant et travaillant dans une ferme reculée de Bergame appartenant à un riche propriétaire à qui reviennent les deux tiers des récoltes.

Un petit bonhomme part pour l’école, un grand-père sème des tomates. Une mère prépare la polenta alors qu’une autre, veuve, fait la lessive à même le cours d’eau. Deux hommes se battent: l’un a volé, l’autre a trop bu. Un enfant nait, une jeune femme se marie.

Tour à tour, le curé et le mendiant sont reçus dans les humbles appartements de chacun. Le soir, tous se tapissent dans une pièce tiédie par la chaleur humaine et prient le chapelet d’un même souffle, en rapiéçant des vêtements et en ne pensant pas au lendemain.

Ce quotidien que l’on observe de l’intérieur, il n’est pas riche. Il est pauvre, même. Mireille Amiel écrit dans la revue Cinéma: «La misère est sans cesse montrée, les responsables en sont globalement désignés, […] mais on a un peu l’impression qu’Olmi se donne l’alibi nécessaire pour retourner dès que possible à sa description émerveillée d’un mode de vie dont il perçoit mieux les valeurs que l’injustice.»

Tout y passe, le cycle des saisons comme celui de la vie.

Véritables chroniques du dur labeur de ces terriens, les scènes s’enchainent tout naturellement. (…) Malgré les ramifications scénaristiques, le film est comparable à une psalmodie: monocorde, certes, mais d’une justesse envoutante.

Faire du vrai avec du vrai

Quant aux images, elles ont été tournées sur une durée d’un an et réalisées uniquement avec des éclairages naturels, soit la lumière provenant du soleil, de la lune ou des flammes vacillantes des bougies. (…)

Aussi, sachant que le réalisateur a signé plus d’une quarantaine de documentaires avant de donner au monde L’arbre aux sabots, il n’est pas si étonnant d’apprendre que cette fiction a la particularité de ne mettre en scène que des non-acteurs. Ont été recrutés de réels paysans bergamasques pour incarner le rôle de leurs aïeuls. Olmi affirmera en entrevue à ce sujet: «Pour un film sur des paysans, je me devais de filmer de vrais paysans. On ne prend pas une figue pour parler d’une poire!»

Apparaissent donc à l’écran d’authentiques ruraux, parlant le dialecte qui leur est propre, maniant les outils qu’ils ont eux-mêmes usés, répétant les gestes qu’ils connaissent depuis toujours. (…)

La leçon du terroir

Même si L’arbre aux sabots dépeint une époque révolue, le réalisateur ne tombe pas dans le piège du passéisme. Sont plutôt admirés sans nostalgie et sans romantisme «le monde paysan, ses rites et ses mythes, sa culture profondément religieuse, [qui] sont donnés à voir, comme de l’intérieur, dans une fidélité absolue à la vérité historique et à l’exactitude ethnographique.

Poète de la matière, Olmi fait chanter les âmes simples avec une pureté toute biblique et trouve des accents virgiliens pour célébrer le travail, la piété et le destin des hommes» (idem).

On découvre, à travers les tabliers tachés, les mains usées et les poches vides, la résilience, la persévérance, l’ardeur, la discrétion et le sacrifice. Le cinéaste, affirmant lui-même avoir abordé le tout avec le «respect affectueux d’un témoin» (Tassone, 1982), nous invite à faire de même, sans complaisance, et à humblement considérer cette leçon de vie (et de cinéma).

***

Cet article est extrait du numéro spécial Travail Manuel de l’été 2018. Pour le consulter, cliquez ici.


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Noémie Brassard

Noémie est actuellement étudiante à la maîtrise en cinéma à l'Université de Montréal. Ses recherches portent sur les films réalisés par les religieuses au Québec. Elle a préalablement réalisé deux courts métrages documentaires ayant voyagé plus qu’elle-même. Elle est notre responsable des communications et siège sur notre conseil de rédaction.

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