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La Passion selon Caligula

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Stom, Matthias - Le Christ Couronné D'épines ,1633-1639

Un parallèle déconcertant et frappant a été établi, durant les dernières décennies, entre le Caligula de Camus et la figure du Christ. Lorene M. Birden, dans son étude « Caligula-Christ : Preliminary Study of a Parallel », va jusqu’à qualifier le héros tragique de Camus de Dark Jesus.

De fait, la pièce Caligula, tout comme le Nouveau Testament, nous place devant une Passion, devant le sacrifice d’un homme pour faire venir sur terre l’Impossible.

Pourquoi la Passion du personnage camusien se révèle-t-elle cependant nulle, infructueuse, voire désastreuse ? Pourquoi Caligula s’exclame-t-il à la toute fin de la pièce : « Je n’ai pas pris la voie qu’il fallait, je n’aboutis à rien » ? (p. 149) 

Les hommes pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être.  (p. 27)

Voilà la vérité qu’aurait découverte le Caligula de Camus, quelques jours suivant le décès de sa maitresse, Drusilla. Après cette mort, le jeune empereur se heurte à l’absurde : il se découvre une soif immense d’amour et de vérité, mais rencontre une réalité méprisable et mensongère.

De fait, c’est précisément cela l’absurde : une dissonance. Une dissonance entre ce qui devrait être et ce qui est, entre ses désirs profonds et la réalité.

Exterminer la contradiction

Quoi donc exactement suscite la révolte de Caligula ? Le jeune empereur s’indigne principalement du mensonge et de la contradiction chez ceux qui l’entourent. Personne n’agit en cohérence avec ses dires, se plaint-il

Car Caligula observe les gens autour de lui. Et que voit-il ? Un intérêt sans bornes pour les richesses, et ce au détriment même de la vie humaine. Une vanité stupide et inutile. La peur de la mort, qui rend lâche, qui fait accepter n’importe quelle idolâtrie, pourvu qu’on reste en vie.

Au patricien qui s’exclame faussement qu’il offrirait sa vie pour le jeune empereur, Caligula force la cohérence.

Tu ne peux savoir comment je suis ému. Tu m’aimes donc ? (…) À la mort. Tu as donné ta vie pour la mienne. (…) Es-tu heureux, Cassius, de pouvoir donner ta vie pour un autre, quand cet autre s’appelle Caligula ? (p. 130-131)

Le patricien a oublié que les mots qu’on prononce devaient être pleins de sens. Il a voulu bien paraitre, conserver sa place auprès des puissants, et ce au détriment de la vérité. Caligula l’en punira sévèrement.

« La vie, mon ami, si tu l’avais assez aimée, tu ne l’aurais pas jouée avec tant d’imprudence. » (p.131)

C’est un paradoxe : Caligula tue, car il honore la vie humaine. « Je respecte la vie humaine » (p. 96), confie-t-il à Scipion. « Tu te moques de moi, Caïus » (p. 96), rétorque ce dernier. De fait, c’est là la réaction typique de presque tous les lecteurs de cette pièce de Camus. « Quel monstre que ce Caligula ! Quel tyran ! », s’indigne-t-on généralement.

Certes, Caligula est cruel. Et pourtant, il honore la vie ! C’est qu’il ne fait que déplier jusqu’au bout la pensée des hommes.

Autrement dit, il réduit ceux-ci à l’absurde. Tous sont coupables. « Mais qui oserait me condamner dans ce monde sans juge, où personne n’est innocent ! » (p. 149), s’exclame Caligula.

Les hommes causent en quelque sorte leur propre assassinat, comme l’illustre le cas de Cassius, que je viens à peine de citer. Caligula, après tout, n’a fait qu’accomplir la volonté de celui-ci ou, du moins, celle qu’il feignait d’avoir.

Une réduction à l’absurde

Pousser leur logique jusqu’au bout : durant trois ans, c’est le moyen que Caligula se propose pour dévoiler la vérité, pour réveiller ses citoyens de leur sommeil, les tirer de leur tiédeur, de leurs contradictions.

Meurtres, viols, humiliations, insultes, vols, impolitesses… Tout pour scandaliser et faire penser. Cherea le notera d’ailleurs :

Il force tout le monde à penser. L’insécurité, voilà ce qui fait penser. (p. 123)

C’est le Glaive que Caligula apporte dans son Empire. Séparer le père du fils, le fils du père. Faire du maitre un esclave, de l’esclave, un maitre. Caligula aplanit tout, et ce pour faire surgir l’impossible.

« Et lorsque tout sera aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans mes mains, alors, peut-être, moi-même je serai transformé et le monde avec moi, alors enfin les hommes ne mourront pas et ils seront heureux. » (p. 41)

Dès le commencement de sa mission, Caligula le sait : cette réduction à l’absurde doit mener à son propre meurtre. De fait, il attend cette mort avec angoisse, en rêve même révèle-t-il. Il espère avec anxiété son baptême de sang, la consommation finale.

Et pourquoi donc ? Quel rapport entre son futur assassinat et le dévoilement de la vérité ?

Dans ce sacrifice, Caligula espère qu’éclatera la lumière, un moment de communion entre les hommes. Les hommes ne mentiront plus, ne feindront plus, ne se cacheront plus derrière leurs peurs. Ils se verront face à face, tels qu’ils sont. Caligula cherche désespérément la lumière.

Erreur de liberté

Mais Caligula se trompe et erre. « Ma liberté n’est pas la bonne ! » (p. 149), criera-t-il à la fin de la pièce. Car il n’a pas réussi à mettre à jour la contradiction des hommes. On ne le tuera pas pour un grand idéal, mais pour des peccadilles.

On l’assassinera, parce qu’il humilie les puissants. « Oh ! Ce ne sont pas ceux dont j’ai tué les fils ou le père qui m’assassineront. (…) Ceux que j’ai moqués et ridiculisés, je suis sans défense contre leur vanité. » (p. 144) Sa Passion se révèle inefficace. Elle ne transforme pas les hommes.

Et à travers sa Passion, Caligula n’a même pas réussi à se libérer de sa propre crainte de la mort.

Car j’ai peur de la consommation. (…) Quel dégoût, après avoir méprisé les autres, de se sentir la même lâcheté dans l’âme.  (p. 149)

Caligula aime et honore la vie. Mais il n’a pas le cœur qu’il faut pour sauver les hommes. Son cœur est humain, trop humain. Son amour prend finalement le visage de la haine et du mépris. Sa lucidité est frénétique, sa raison est folle, son enseignement est meurtrier et sa Passion est destruction totale.

C’est une pièce éminemment tragique, comme l’affirme Camus lui-même. « C’est l’histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs.

Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes. » (Préface à Caligula)

Le chrétien face à l’absurde

Quelle morale tirée de cette pièce sanglante ? Pourquoi écrire un article sur le Caligula de Camus dans un média chrétien? Camus n’était-il pas athée ? Son Caligula n’est-il pas un personnage cruel et méchant ? N’est-il pas, tout au plus, qu’un Dark Jesus ?

En fait, le même problème auquel se heurte Caligula se pose à moi, à nous, à tout chrétien.

En fait, le même problème auquel se heurte Caligula se pose à moi, à nous, à tout chrétien. Car qu’est-ce qu’un chrétien, sinon (normalement) un assoiffé de vérité et d’amour ? Mais le chrétien, comme Caligula, ne rencontre-t-il pas également autour de lui et en lui vanité, mensonge, tiédeur et mesquinerie ?

Ne devrions-nous pas nous aussi pleurer ? Car rien en ce monde n’est tout à fait ce qu’il devrait être. Que de temps perdu ! Que d’énergie gaspillée ! Et pour gagner quoi ? Un peu de confort. Un peu de sécurité. Un peu d’argent.

Qui peut se dire à la hauteur de la Révélation ? Qui pourra lancer la première pierre à Caligula ? Le héros de l’absurde n’a-t-il pas vu avec justesse une partie de la vérité ? Le monde humain, en lui-même, n’est-il pas insupportable ?

Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde. (p. 26)

Besoin d’un sauveur

Qui pourra alors détruire la contradiction ? Quel anéantissement fera venir sur terre l’impossible ?

Seule la Passion du Fils le pourra. Son baptême de sang seul détruira réellement l’absurde. Car cette Passion révèle à chacun les pensées qui viennent de son cœur.

Les patriciens de la fiction de Camus ont tué un assassin. Un empereur, certes, mais un simple homme.

Nous, nous avons tué un innocent, pur de tout péché. Encore plus absurde : nous avons crucifié notre Sauveur ! Nous avons posé une couronne d’épines sur la tête du Roi qui venait nous délivrer. Quoi de plus révoltant ?

La Passion du Christ : voilà la véritable réduction à l’absurde, celle que cherchait Caligula. Voilà la Passion qui fait éclater la vérité au grand jour, qui fait voir la mesquinerie de l’homme et, en même temps, la miséricorde infinie de Dieu.

Voilà une vérité sans précédent. Voilà l’impossible sur terre ! L’impossible que cherchait Caligula.

Tout a l’air si compliqué. Tout est si simple pourtant. (…) Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant), qu’il suffirait que l’impossible soit.  (p. 149)

Car Caligula et le Christ se rejoignent au fond dans cette même visée : vouloir rendre possible l’impossible. Mais seul le cœur d’un Dieu pouvait réaliser l’impossible. Celui de Caligula était trop petit pour pareille mission.

Sans doute me trouvera-t-on audacieuse, voire effrontée, de comparer dans ce petit article la Passion de Caligula à celle du Christ. Je ne suis pourtant pas la seule à noter le parallèle, comme je l’ai mentionné d’entrée de jeu.

Et, au fond, la présence de ce parallèle dans l’œuvre camusienne n’a rien de surprenant : Camus reconnaissait lui-même avoir été profondément marqué par la figure du Christ, par son humanité, entre autres.

Peut-être serait-il tout de même opportun pour moi de conclure en expliquant un peu plus clairement l’intention que portait cette petite réflexion.

Se positionner devant l’absurde

Cet article n’a pas de grandes prétentions : il ne s’agit ni d’un essai de littérature sur Camus, ni d’un écrit théologique. Je ne prétends pas écrire ici rien de très savant. Cet article est en réalité un cri. Un cri comme celui de Caligula. « J’ai tendu mes mains (criant), je tends mes mains ! » (p. 149)

De fait, Camus lui-même ne concevait pas sa pièce comme une œuvre philosophique, mais plutôt comme le récit d’une passion tragique. Sa pièce n’est pas intellectuelle, soutient-il. Elle est un cri du cœur

Ma modeste réflexion se veut dans la même ligne. Qui n’est pas fatigué de l’absurde et du mensonge ? De la contradiction dans son cœur et dans celui des autres ? « Combien de temps encore, stupides, allez-vous aimer la stupidité ? » (Pv, 1, 22)

Devant la vanité, l’hypocrisie et le manque de cohérence, on peut en venir à s’insurger, à trembler de fureur et d’angoisse, comme le Caligula de Camus.

Devant la vanité, l’hypocrisie et le manque de cohérence, on peut en venir à s’insurger, à trembler de fureur et d’angoisse, comme le Caligula de Camus. On souhaite alors apporter le Glaive sur terre, tout détruire comme le héros de l’absurde. Mais cette voie n’est pas la bonne.

Notre sauveur aussi a apporté le Glaive sur terre. Lui aussi a séparé le père du fils, le fils du père. Lui aussi il a exterminé la contradiction. Lui aussi tremblait d’angoisse jusqu’à ce que son baptême de sang soit accompli. Et cependant, il n’a pas agi à la manière de Caligula.

Le Glaive du Christ s’est fait paradoxe, car il s’est fait amour.

C’est un agneau sans tâches qui apporte l’épée sur terre. Un agneau qui n’ouvre pas la bouche qui enflamme le monde.

Seul le cœur d’un Dieu pouvait accomplir pareil exploit, pareil salut, car il ne pouvait ne pas tomber dans la haine et le mépris.

Baptême de feu

Que retenir de Caligula ? Certes, il se trompe. Mais il cherche désespérément. Il n’est pas tiède lui au moins ! Les patriciens, ce sont eux les plus coupables. « Aussi, puisque tu es tiède — ni brûlant ni froid — je vais te vomir de ma bouche. » (Ap., 3, 16)

Brulons toutefois à la manière du Christ, et non comme Caligula. Nous aussi, tremblons d’angoisse jusqu’à ce que notre baptême final s’accomplisse.

Je dois recevoir un baptême, quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !

Comme le Christ, accordons nos pensées et nos actes. Car c’est sa Passion qui a vaincu l’absurde. Et c’est la nôtre qui en sera le signe, le témoignage. C’est notre Passion, en tant qu’image de la sienne, qui éclairera les ténèbres, les ténèbres de nos cœurs et de celles de nos proches.

Seulement ainsi l’Impossible descendra sur terre.

« Et lorsque tout sera aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans nos mains, alors, peut-être, nous-mêmes nous serons transformés, alors enfin les hommes ne mourront pas et ils seront heureux. »


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Laurence Godin-Tremblay

Laurence étudie présentement au doctorat en philosophie et complète, dans ses moments de loisir, un certificat en théologie. Elle enseigne depuis peu également la philosophie à l’IFTM.

1 Comment

  1. Bon, pour être franc, j’ai vu la dernière mouture de cette pièce à Montréal (avec Benoît McGinnis), pour la première fois de ma vie il y a quelques années, et j’avais bien apprécié. Je crois que j’en ai retenu la folie du pouvoir absolu. Mais je trouve cet article tiré par les cheveux.

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