Donda
Photo : Shahril Affandi Radzali / Wikimedia Commons

Kanye West : la foi et l’ordre

Un texte de Jean-Christophe Jasmin

Le dernier album de Kanye West, Donda, est apparu sur les listes de lectures de la planète de la même manière surprenante que les précédents. 

Plusieurs fois annoncé. 

Plusieurs fois reporté. 

Soudainement publié.

Il faut croire qu’Universal Music, le distributeur de l’album, s’est tanné des hésitations de l’artiste qui est revenu plusieurs fois sur sa décision de le lancer. La prochaine fois que le rapeur donnera son « Ok », aussi incertain soit-il, on appuiera sur le bouton de téléversement. À ce jour, West affirme que l’album a été distribué sans sa permission.

Ça donne ce que ça donne : un album qui ressemble à un « dossier » qu’on aurait hacké de l’ordinateur de West, qui réunit des pistes mélangées, de différents degrés de perfection, qui auraient pu former la base de deux, peut-être trois albums différents.

C’est ce qu’il faut reconnaitre d’emblée : qu’il ne s’agit pas d’un album achevé. 

Ça n’en fait pas pour autant une œuvre inintéressante. Au contraire.

Car Donda nous amène droit dans la tête d’un des artistes les plus controversés de sa génération. À travers les hauts et les bas de l’album, on accompagne un artiste qui cherche la lumière dans les ténèbres. 

« No more promos, no more photos, no more logos, no more chokeholds. »

West affirme dans l’album qu’il a consciemment refusé de faire une promo classique pour Donda. Pas d’entrevues, pas de plateaux de TV. Plutôt, des listening parties dans l’intimité de milliers de fans

On s’attend normalement à une tournée où l’artiste va chanter les tubes de son dernier album. Plutôt, West écoutait, cagoulé, assis sur le parvis d’une église de bois bâtie au milieu du stade, la dernière version de son travail. 

Fruit probable des diverses épreuves qu’il a dû traverser durant la composition de l’album, on voit un homme plus apaisé, un croyant qui partage sa vulnérabilité, ses luttes et sa dépendance envers Dieu. 

Une « non-promotion » qui aurait rapporté des millions au rapeur milliardaire. Sans promo, Donda a réussi à battre les records de téléchargements pour un lancement d’album.

L’album à la couverture noire unie est à première vue minimaliste ; il est plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur : 27 chansons, 1h48. Mais un album franc, spacieux et rempli de pistes collaboratives où West n’a pas peur de rester en arrière-plan.

On y trouve des pistes puissantes, comme « Hurricane », fruit d’une collaboration avec le rapeur torontois The Weeknd. Ou « Jonah », une complainte remplie d’espoir sur un beat minimaliste. D’autres, comme « Junya », auraient pu être laissées sur la table à dessin. Tandis que plusieurs, telles que « Come to life » semblent inachevées (on dirait le début d’une bonne idée).

Plus des thèmes que des beats

L’album tient davantage par ses thèmes que par quelque progression dans les pistes. Comme le remarque la critique Aja Romano, « à l’ère des listes de lectures aléatoires », le manque de cohésion de l’album n’est peut-être pas si important que ça.

Dès les premières pistes, les grands thèmes de l’album sont annoncés. D’abord avec une sorte d’incantation à la mère défunte de l’artiste, Donda West, à laquelle l’album est dédié. Sujet des éloges de son fils, elle prête d’ailleurs sa voix, de manière posthume, à certaines pistes comme « Praise God » et « Donda ».

La piste « Jail » annonce le thème de ce que les politiciens appellent la loi et l’ordre. « Guess who’s going to jail tonight? », demande dans un ton euphorique celui qui subit un contrôle policier, alors qu’il a des antécédents judiciaires. West, qui milite depuis des années pour la réforme du système carcéral qui emprisonne souvent à perpétuité, fait de Donda un appel à la libération des captifs. 

Plusieurs chansons mettent en scène les enjeux auxquels font face quotidiennement des milliers d’Afro-Américains. West a d’ailleurs consacré la fin de la piste « Jesus Lord » à un appel touchant de la part de Larry Hoover Jr dont le père est emprisonné depuis 1973.

West libéré

Jesus is King, l’album précédent, était une confession de foi exubérante d’un Kanye au matin d’une conversion à la foi chrétienne. Un album gospel, mais un gospel revisité, réaménagé, où le rapeur partageait la scène avec une immense chorale. Mais avec West, on pouvait se questionner sur la véritable nature de cette expérience. 

S’agissait-il d’un autre des coups de tête auxquels l’artiste nous avait habitués ? Avait-on affaire à une transformation profonde ? À un coup de publicité ? Quel Kanye allait apparaitre dans cet album ?

Au premier regard, la liste même des pistes, avec des titres comme « Praise God », « Lord I Need You » ou « Jesus Lord », nous annonce à quoi nous attendre. Donda montre toutefois une certaine progression face à l’exubérance évangélique de l’album précédent. Fruit probable des diverses épreuves qu’il a dû traverser durant la composition de l’album, on voit un homme plus apaisé, un croyant qui partage sa vulnérabilité, ses luttes et sa dépendance envers Dieu. 

Il est frappant de voir à quel point celui qui affirmait en 2019 le plus sérieusement du monde être le plus grand artiste de tous les temps a changé. Certains peuvent trouver irritant le ton religieux du nouveau West. Je trouve qu’il est plus facile à écouter lorsqu’il n’est plus l’objet principal de ses louanges.

Celui qui, il y a dix ans, se moquait de ceux qui n’arrivaient qu’à se louer les chars de luxe qu’il possédait, ne les juge plus : « Everybody so judgemental / Everybody hurts, but I don’t judge rentals » (« Hurricane »).

Oui, Donda est une œuvre qui demande un peu plus d’effort de la part de l’auditeur. Un peu comme lorsqu’on lit le journal posthume d’un auteur. Une collection de manuscrits plutôt qu’un roman. 

Au fond, c’est peut-être ce qui fait de Donda un album unique.

Collaboration spéciale

Il arrive parfois que nous ayons la grâce d'obtenir un texte d'un auteur qui ne collabore habituellement pas à notre magazine ou à notre site Internet. Il faut donc en profiter, pendant que ça passe!

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