Rina Lasnier vie ordinaire
Rina Lasnier. Photo : Jean-Paul Rioux / Wikimedia Commons.

Excursion au pays de l’extraordinaire

Alors que le tout nouveau livre de Mathieu Bélisle est paru au début du mois, je vous propose de revenir sur son précédent essai, Bienvenue au pays de la vie ordinaireparu en 2017. Avec tout l’intérêt que j’ai porté à ce livre, les idées ne manquaient pas pour entrer en dialogue avec lui. L’espace me contraignant à choisir, j’ai jeté mon dévolu sur une affirmation qui m’interpelle particulièrement. Elle concerne le caractère « ordinaire » de la littérature au pays de la vie ordinaire. En bref, notre littérature (lorsqu’elle possède des qualités littéraires) n’offrirait jamais de cheminement spirituel. 

Au pays de la vie ordinaire

Après un rapide tour de la question, Bélisle en arrive aux années 1940-1950 et affirme qu’à « cette époque, le seul écrivain qui s’aventure vraiment du côté de la quête spirituelle est le poète de Saint-Denys Garneau » (p. 151). Il ne s’agit pas d’une quête très réjouissante, on peut s’en douter. Bélisle y voit le miroir collectif de l’« épuisement progressif et pourtant inéluctable » du divin (p. 153). Il ajoute qu’au Québec, en trois siècles de règne catholique, aucun écrivain n’a vraiment exploré la religion. Tout reste irrémédiablement attaché à la « vie ordinaire ».

Par vie ordinaire, Bélisle entend un attachement aux choses terrestres et quotidiennes, s’opposant à tout idéal ou recherche de transcendance. Au pays de la vie ordinaire, l’extraordinaire doit se faire petit ou, pour le moins, amoindrir sa situation.

Les mots exacts de l’essayiste sont ceux-ci : « Ma thèse est qu’au Québec la vie de participation et la vie de contemplation ont de tout temps été soumises aux exigences de la vie ordinaire […]. Je dirais même qu’une large part de l’activité politique, religieuse, intellectuelle et artistique a été modelée par ces exigences, comme s’il avait toujours fallu qu’elle se justifie sur la base de critères qui fondent l’affirmation de la vie ordinaire, qu’elle réponde à la question de son utilité ou qu’elle obéisse à des préoccupations concrètes, quitte à renoncer à une part de ce qui la distingue. » (p. 40)

Présence ontologique 

Aux dires de l’essayiste, un seul écrivain au début du siècle se serait donc aventuré hors de l’ordinaire vers la quête spirituelle. Aussi bien le dire tout de suite, cette assertion m’agace. Encore et toujours ce cher Garneau, me dis-je ! À force de lire et d’enseigner constamment Garneau (et sa cousine, évidemment), on en vient à oublier qu’à ses côtés, il y a deux autres Grands Ainés de notre littérature. Deux auteurs majeurs que l’on préfère oublier.

En effet, on parle très peu d’Alain Grandbois aujourd’hui. Grandbois l’explorateur dont la prose explore les grands espaces planétaires (je pense tout de suite au roman Né à Québec) et dont la poésie atteint « une ampleur cosmique » (l’expression est de Gilles Marcotte, Le Temps des poètes, p. 53).

À la façon dont le sujet de l’écriture habite l’espace et à la façon dont la mort est toujours l’envers de la vie :

Nous plongeons à la mort du monde
Nous plongeons à la naissance du monde
(Grandbois, Poèmes, p. 172)

Nous sommes, à mon avis, bien loin du « déficit ontologique généralisé » (Bélisle, p. 152). C’est bien là tout le contraire. Je n’y vois pas non plus la « négativité sans appel » dont parle Bélisle au sujet de Garneau. Cependant, la quête d’absolu chez Grandbois n’est pas le reflet de la foi chrétienne, j’en conviens.

Présence spirituelle 

Surtout, on parle peu, pour ne pas dire pas du tout de Rina Lasnier. 

Rina Lasnier, tout au contraire de Garneau, c’est la richesse et la plénitude. Tout au contraire de celui-ci, la conscience spirituelle menant à l’ascèse ne produit pas une esthétique de la pauvreté, mais une esthétique de l’abondance : abondance du langage, des mots, de l’œuvre écrite et publiée.

Lasnier, c’est donc une vie entière consacrée à l’écriture, c’est une œuvre généreuse et profonde. Elle s’élève bien au-delà du prosaïsme de la vie ordinaire. « Je me suis couchée sous sa parole comme la terre sous la semence ; j’ai fleuri dans la démesure de l’espérance. » (Lasnier, p. 139)

Aussi, plutôt que d’inscrire l’œuvre poétique dans l’incertitude et la culpabilité, le christianisme ouvre chez elle sur l’effusion créatrice :

Le Bien-Aimé vient de t’engager dans le cycle terrible de la soif !
Soif de la bouche et du cœur ; ô fleuve de fraîcheur sur la rive des lèvres !
Soif torrentielle de la parole créatrice, folle de communiquer la Sagesse ! 
(Lasnier, p. 99) 

De la singularité de l’expérience spirituelle

Certes, cette œuvre est marginale. (Mais celle de Garneau l’est aussi !) Elle reste toutefois la preuve d’une vie spirituelle et, qui plus est, d’une vie spirituelle épanouie au temps de la Grande Noirceur. 

L’œuvre de Lasnier nous le montre bien, sa foi n’a rien de plaqué, elle est vécue, intériorisée. J’insiste sur ceci, car il ne faut pas se laisser berner par l’adhésion bien connue de la poète au catholicisme et en conclure que son écriture est mièvre (comme ce fut parfois le cas à cette époque). La poète a toujours revendiqué l’autonomie de la littérature. C’est ainsi que, vivant la transcendance, son inspiration demeure immanente.

Certes, dans ces débuts, le catholicisme y est ostentatoire, tout y est plus convenu sur le plan des thèmes, plus religieux. Cependant, l’œuvre se libère rapidement de cette lourdeur et n’a plus rien du déjà vu ! L’aventure spirituelle comme celle des mots se déploient alors de façon somptueuse pour le plus grand émerveillement du lecteur.

Qu’est-ce que cela signifie en regard de l’analyse sociale de Bélisle ? Que penser de ce qu’il avance au sujet de l’épuisement collectif du divin et de la possibilité inédite de croire (en quelque chose, qu’importe en quoi !) qui arriverait avec la Révolution tranquille ? Il faudrait y réfléchir (en tenant au moins compte de cette autre Grande Ainée dont la recherche spirituelle est évidente !).

Une poésie de la vie extraordinaire

Il y a bien une autre chose qu’il faut souligner au sujet de l’œuvre de Lasnier. Cette poésie résiste au moindre effort. Toute cette écriture de l’abondance qui va de pair avec une grande érudition nécessite une lecture attentive (plusieurs relectures même !)… et un dictionnaire ! 

On le lui a d’ailleurs reproché souvent. La critique n’a cessé de lui préférer la simplicité d’Anne Hébert ou l’œuvre poétique plus concise de Garneau (avec son unique recueil publié, qu’il s’est d’ailleurs empressé de retirer des étalages ! Notez qu’on reproche aussi à Grandbois la trop grande abondance de ses écrits.).

Somme toute, Mathieu Bélisle n’a pas tort. Rina Lasnier constituerait en fait l’exception qui confirme sa règle. La marginalisation (pour ne pas dire l’ignorance !) de son œuvre au sein de la littérature québécoise ne tiendrait-elle pas, justement, en sa grandeur et en son « manque » de simplicité ? Car tant par son œuvre que par sa posture d’écrivaine assumée, Rina Lasnier témoigne bel et bien d’une vie extraordinaire.  

Références :

Mathieu Bélisle, Au pays de la vie ordinaire, Montréal, Leméac (Nomades), 2018 (première édition chez Leméac, 2017), 300 p.

Rina Lasnier, Poèmes I, Fides (coll. Du Nénuphar), 1972, 322 p.

Gilles Marcotte, Le Temps des poètes, Montréal, HMH, 1969, 247 p.

Alain Grandbois, Poèmes, Montréal, l’Hexagone, 2003, 217 p.


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Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.

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