soeurs Boulay
Illustration: Marie-Pier LaRose/Le Verbe

La cosmologie parentale des sœurs Boulay

Un texte de Pierre-Luc Simard

Quand on est parent, le quotidien nous absorbe. 6h30, mon fils se lève en hurlant: « Papa!!! Veux papa!!! » Puis, c’est ma fille qui se réveille en pleurant, avec ma femme qui crie: « Peux-tu changer sa couche? ». Étourdi, je quitte mon lit de fortune, installé dans le salon depuis la naissance de ma fille. La journée commence…

Je fais manger mon fils, qui veut et ne veut pas ses céréales, qui veut et ne veut pas sa toast, qui doit mettre ses bottes, mais préfère ses souliers… Pendant que sa sœur crie, ma femme me dicte une liste que j’oublierai aussitôt : « Lait, œufs, couches, pâtes, mais pas les pennes, je veux les rigatonis… ».

« Tu me texteras tout ça », que je lui dis en sortant, avec mon fils qui tient mordicus à apporter sa grosse pelle bleue à la garderie. « Papa a dit non. »

J’installe mon fils dans son siège d’auto, je me place au volant et j’allume la radio. Une musique accroche mon oreille. J’écoute les paroles et je tombe des nues : on y parle de science, de l’univers, du sens de la vie… Soudainement, je quitte mon quotidien et j’entre dans une autre dimension.

Il s’agit de la chanson « Les lumières dans le ciel » des sœurs Boulay, sortie tout droit de leur nouvel album Échapper à la nuit. Elle parle autant de théories scientifiques que… de la parentalité. Le lien peut sembler étrange, et pourtant, rien de plus normal. Au fond, c’est vrai que notre vision de l’univers fonde notre rapport à l’engendrement…

Pas de finalité

La chanson débute ainsi :

Y’a des lumières dans le ciel
Qu’on n’arrive plus à expliquer

Étonnante remarque. La science se trouverait-elle moins capable aujourd’hui d’expliquer les étoiles qu’avant? Vraiment? Pourtant, on connait mieux que jamais leurs composants, leur structure, leur durée de vie, etc.

Sauf qu’on ignore complètement leur but, leur signification. Certes, on explique facilement aujourd’hui plusieurs aspects des étoiles, mais on ne saisit pas leur place, leur rôle dans l’univers. Ces lumières dans le ciel semblent de purs accidents. Elles ne servent à rien, semble-t-il.

Cela suscite un soupçon : et si absolument rien n’avait de but? Même la vie. Même l’homme.

T’existes pour rien. T’es là, sans raison, sans but. Ça adonne de même.

Pas plus important que le reste

Les sœurs Boulay continuent :

Il y a tant de lois qu’on ignore
Et qui se foutent bien de nous

Non seulement t’existes pour rien, mais t’es pas mieux que le reste de la nature. Les lois de l’univers ne travaillent pas à faire exister l’être humain en particulier. Elles se foutent de toi. Ouch!

Et puis, les sœurs Boulay nous frappent encore :

S’il n’y a que de l’eau dans nos corps 
Que valent-ils dans le grand tout

Il n’y a que de l’eau dans nos corps? En fait, c’est une image : tout en toi se réduit à la matière, à des composés chimiques. T’as pas d’âme spirituelle. T’es le compost de l’avenir.

La chanson commente aussi l’espace et le temps :

On s’accroche au calendrier
Mais il n’existe pas le temps
Y’a plus que l’espace où regarder
Il n’y a ni fin ni commencement

Tu ordonnes ta vie par les dates spéciales du calendrier? C’est juste des conventions humaines. Ça te donne l’impression d’aller quelque part, d’avancer. Mais non. Simple illusion. Va te promener dans la Voie lactée : tu vas voir que le temps n’est pas cyclique, refermé sur lui-même. Le temps n’ordonne pas ta vie et n’apporte aucune sécurité.

Et l’espace? Il s’étend à perte de vue et toi, t’es pris dedans, quelque part, on ne sait pas où. L’infini t’anéantit.

Maintenant, ça ressemble à quoi, notre façon d’enfanter, quand on vit dans pareil univers?

Le sens de l’enfantement (et de la vie)

Les sœurs ont des paroles merveilleuses là-dessus :

Que vaut la vie que vaut la vie
Quand on la prend comme on la perd
On donne naissance par ennui
On fait des enfants comme points de repère

C’est tellement tragique et horrible : prendre ses enfants comme « points de repère ». C’est censé être tout le contraire! C’est le parent qui devrait servir de point de repère à l’enfant.

D’après la chanson, c’est comme si on faisait des enfants pour donner autant que faire se peut un sens à sa vie, ou dit plus exactement, pour s’occuper et se divertir. Car sans eux, on est face à son néant intérieur. On fait des enfants parce qu’on s’ennuie et qu’on est perdu, chantent les sœurs Boulay.

On ressent le besoin de créer des êtres qui ont besoin de nous, dans un univers qui n’a pas besoin de nous.

Pourtant, c’est toi qui es censé savoir comment conduire ta vie, l’ordonner vers son but. Ce n’est pas ton fils – qui veut et ne veut pas manger ses céréales le matin – qui doit remplir ton vide.

Et pourtant, en fouillant davantage sur les sœurs Boulay, je me suis étonné d’apprendre qu’à leur avis, la réponse à la question « que vaut la vie si on n’est rien dans l’univers? » peut s’avérer « positive ». Selon elles, la raison pour laquelle on continuerait à faire des enfants, c’est l’amour, qui serait plus important que tout… Mais n’est-ce pas en contradiction avec leur chanson?

Faire un choix

Il faut choisir : fait-on des enfants par amour ou par ennui? Et si c’est par amour, par amour de quoi? De la vie? Si oui, qu’a-t-elle d’aimable au juste, considérant l’univers absurde et indifférent qui l’a engendrée?

Car, qu’on le veuille ou non, il est impossible que la vie humaine ait un sens si l’univers qui l’engendre n’en possède pas. Comment le désordre créerait-il, à lui seul, l’ordre?

Déclarer l’univers absurde et la vie humaine dotée de sens, c’est paresseux. C’est se contenter de contradictions, de demi-vérités. C’est parler en dormant, dirait Héraclite.

Quand on dort, on ne s’offusque pas des contradictions. Dans mes rêves, mon fils de deux ans a l’intelligence d’Aristote, les animaux parlent, mon auto vole, l’Italie est à une heure de voiture, etc.

Évidemment, plusieurs facteurs empêchent de s’éveiller et de remettre en question les contradictions. L’un d’eux, c’est que, comme je l’indiquais en introduction, le quotidien nous absorbe.

Non seulement ce quotidien ne laisse presque pas de temps pour réfléchir, mais il nous fait aussi expérimenter ce fait que la vie, l’amour, les relations ont un sens, une valeur. Il nous « absorbe » dans cette vérité. Et comme on a cette expérience, sans toutefois penser que l’univers a un sens, on a l’impression qu’on peut avoir l’un, une vie dotée de sens, sans l’autre, un univers doté de sens.

Il faut alors un effort gigantesque de la raison pour voir que l’un ne va pas sans l’autre et questionner notre vision de l’univers.

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